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l'imaginaire

Les départements n'ont pas attendu pour réfléchir sur le redécoupage des secteurs scolaires. Exemple en banlieue parisienne

Ce système visait, lorsqu’il a été instauré en 1963, à garantir une meilleure mixité sociale à l’intérieur de chaque établissement. Il est aujourd’hui critiqué parce que beaucoup de parents parviennent à éviter le collège de leur secteur, soit par une dérogation de l’inspection d’académie, soit par diverses stratégies de contournement (fausse adresse permettant de se rapprocher du "bon collège" convoité, langue ou option
propres à tel collège, etc.). D’où la proposition du ministre de l’éducation Xavier Darcos d’assouplir cette fameuse carte.

Oui, mais concrètement, comment s’y prendre ? « Les aménagements attendus pour la rentrée 2007 concerneraient 10 à 20 % des effectifs. Mais il ne faut pas oublier qu’il y a une limite à cette liberté d’affectation : la capacité des établissements », souligne Isabelle Balkany, vice-présidente du conseil général des Hauts-de-Seine chargée de l’enseignement (1).

« On ne va pas constituer des classes de 40 élèves au prétexte de satisfaire davantage de parents ! » ajoute-t-elle. Elle relativise, au passage, le nombre de familles souhaitant échapper à la carte scolaire. «
Il n’y a pas autant de demandes de dérogation qu’on l’imagine : sur plus de 15 000 enfants entrant en 6e, on en a moins de mille », précise-t-elle.

Un réajustement de la carte jugé "suffisant" Pour assurer une meilleure mixité sociale, son chef de service pour la programmation et la carte scolaire, Fabrice Beaudonck, juge suffisant un réajustement de la carte. En deux ans, le département a déjà procédé à quatre redécoupages (à Courbevoie, Clichy, Issy-les-Moulineaux, Nanterre) destinés à améliorer la mixité sociale au sein des établissements. Pour ce
faire, Fabrice Beaudonck analyse la sociologie de chaque bassin de recrutement. « Je vais sur le terrain, je prends des photos, je rencontre les responsables », dit-il.

Une fiche établie par le rectorat pour chaque établissement précise, lors de leur entrée en sixième, la proportion d’élèves appartenant à quatre catégories socioprofessionnelles (favorisée A, favorisée B, moyenne et défavorisée). À partir de ces données, Fabrice Beaudonck tente de « mixer quartiers riches et pauvres dans un même secteur scolaire ». Ces propositions du conseil général et de l’inspection d’académie sont préparées et négociées avec les élus locaux, le préfet, mais aussi les associations de parents d’élèves.

Mais il ne s’agit là que d’ajustements à la marge. « La vraie mixité sociale ne peut venir que de la mixité de l’habitat », explique Valérie Marty, responsable de la PEEP pour le département. Car les expérimentations déjà réalisées n’empêchent pas les chefs des établissements les plus prisés de continuer à sélectionner les meilleurs élèves sur dossier.

Si cette responsable est favorable à un assouplissement de la carte scolaire, par exemple en permettant aux parents de choisir plusieurs collèges dans un secteur agrandi, c’est surtout pour en finir avec «l’hypocrisie d’un système » qui permet aux plus favorisés de le contourner, admet-elle. Même crainte à la FCPE. Le représentant départemental de l’autre grande fédération de parents d’élèves, Didier Bernard, juge que « les bons élèves seront recrutés sur livret dès la 6e. Les autres, ils n’auront que l’embarras, sans le choix ».

Frédéric NIEL
(Source : la Croix du 4 juin 2007)

(1) Depuis 2004, les inspecteurs d’académie partagent la responsabilité du découpage de ces secteurs avec les conseils généraux, déjà chargés de bâtir les collèges.Nul n’est prophète en son pays. Les responsables de la carte scolaire des Hauts-de-Seine, département d’Île-de-France où Nicolas Sarkozy présidait le conseil général jusqu’à son accession à l’Élysée, restent dubitatifs à l’idée d’un assouplissement de la sectorisation.
Officiellement, selon l'éducation nationale, il n'y a aucune hiérarchie entre le collège Malraux, au nord  d'Asnières (Hauts-de-Seine), et le collège Truffaut, au sud. Dans la réalité, sur le marché scolaire, établie
par la rumeur, par les discussions entre parents d'élèves, entre voisins, entre amis, la cotation des deux établissements n'a rien à voir. Le premier, que les initiés tentent d'éviter, scolarise les enfants d'un
quartier populaire, essentiellement des catégories sociales défavorisées, pour beaucoup maghrébins et noirs. Le second, pour lequel les mêmes initiés sont prêts à déménager ou à demander des dérogations, rassemble des élèves de milieux favorisés.

A Asnières, comme dans le reste des Hauts-de-Seine, le marché officieux des valeurs scolaires reflète l'angoisse parentale face aux risques, réels ou supposés, de l'inscription dans un "mauvais" établissement. Une angoisse qui se transmet sur un mode viral. "Si on apprend que quatre ou cinq copains ne mettent pas leurs enfants dans un collège, on se dit qu'il doit forcément y avoir un problème. Si on voit qu'ils scolarisent leurs enfants, on n'hésite pas à y aller", résume Valérie Marty, 43 ans, mère de trois enfants, présidente de la PEEP 92. "Il y a beaucoup d'informations qui circulent, mais on est toujours dans la subjectivité", ajoute Sophie Dannery, 40 ans, mère de quatre enfants, militante de la PEEP sur Asnières.

La pression sociale de l'environnement est considérable. Et contribue à faire de la suppression de la sectorisation, promise par Nicolas Sarkozy, un sujet extrêmement sensible.

"Ne pas céder à l'entourage, qui recommande de ne surtout pas aller dans un collège, s'apparente presque à du militantisme", note Gilbert Lazaroo, professeur d'histoire et géographie au collège André-Doucet, un
établissement mal coté de Nanterre.

Un effet papillon, version éducation nationale : "Les parents de Clichy veulent inscrire leurs enfants à Levallois. Ceux de Levallois voient arriver les enfants de Clichy et veulent alors aller à Neuilly. Et donc, ceux de Neuilly vont dans le privé ou dans les grands lycées parisiens", schématise Isabelle Balkany, vice-présidente du conseil général chargée des affaires scolaires.

Les ficelles pour éviter la sectorisation sont connues depuis longtemps, notamment par les catégories sociales plus favorisées : fausse domiciliation, demande de dérogations, changement de domicile, choix
d'options rares, recours au privé, etc. Des stratégies qui s'adaptent en continu : "Tout ça évolue. Par exemple, j'ai le sentiment que les achats de garages pour obtenir une bonne adresse ont quasiment disparu. Avec l'explosion des prix de l'immobilier, c'est devenu beaucoup trop cher", note Didier Bernard, père de trois enfants, président de la FCPE départementale. La tendance est aujourd'hui à la recherche de langues rares ou à l'inscription dans les sections européennes.

Dans la fixation de la hiérarchie scolaire, la crainte des violences reste un facteur essentiel. Le collège Malraux, malgré le travail accompli par ses enseignants, reconnu au plus haut niveau ministériel, pâtit toujours de l'image d'établissement dangereux dû à des incidents, il y a six ans.

Sylvain Canet, directeur de l'école du Forum dans le quartier populaire du pont de Sèvres à Boulogne, décrit les mêmes effets de réputation : "Tous les ans, en janvier, au moment des inscriptions, on doit convaincre les parents de ne pas fuir l'école et le collège du secteur. Tout ça parce qu'il reste une vieille image du quartier "coupe-gorge" avec des gens qui vous disent : "Ouh la la, vous travaillez à Pont-de-Sèvres !"."

Les parents se révèlent extrêmement sensibles aux questions de violences. Parfois de manière irrationnelle. "Le soir, après le goûter, des parents viennent me voir en me disant que leur enfant subit du racket. Je me renseigne et en général c'est un autre gamin qui a volé le choco BN du copain. Mais les craintes sur les violences sont telles que c'est perçu comme de la violence scolaire", poursuit Sylvain Canet.

Ce constat explique la frilosité des chefs d'établissement à communiquer sur les questions de violence, par crainte de toucher à l'image de marque de leur collège ou lycée.

Face à ce désir de fuite, les établissements disposent d'armes limitées. Des enseignants du collège le plus mal côté de Nanterre ont ainsi voulu mettre en place des projets (classe européenne, projet cinéma, etc.) pour attirer les élèves extérieurs et conserver ceux relevant du secteur. "Le problème, c'est qu'on n'a pas de moyens. On a demandé des heures supplémentaires mais on nous a répondu qu'il n'y en avait plus, explique Gilbert Lazaroo. Les projets sont donc restés dans les cartons. L'équipe ressent une grande colère. On a perdu confiance dans l'institution scolaire."

De fait, l'éducation nationale est complice de ces processus, comme le démontre l'enquête réalisée par le sociologue Marco Oberti sur les Hauts-de-Seine. Alors que la République prétend offrir le même service dans tous ses établissements, la réalité est nettement moins glorieuse. "L'offre scolaire la plus riche et la plus diversifiée se concentre dans les collèges et lycées situés dans les communes à forte présence de catégories supérieures telles Neuilly, Sceaux, Rueil-Malmaison, Boulogne-Billancourt, Saint-Cloud", écrit Marco Oberti dans L'école dans la ville, qui doit paraître le 7 juin aux Presses de SciencesPo.

Dans le nord du département, plus populaire, l'éducation nationale n'a pratiquement pas mis en place d'options rares. Au sud, beaucoup plus favorisé, les lycées croulent sous les langues rares ou les sections prestigieuses (musique, sections européennes, etc.).

Même si les instances locales tentent de rééquilibrer l'offre, l'ouverture officielle du marché, avec la suppression de la sectorisation, risque ainsi de s'effectuer dans un contexte de concurrence déloyale. "Une chose est sûre, l'angoisse parentale ne va pas se réduire", souffle Sophie Dannery, en pensant à ses quatre enfants. Déjà, des parents téléphonent aux associations de parents d'élèves pour savoir quelle stratégie adopter en prévision de la disparition de la sectorisation.

Luc Bronner
(Source : le Monde du 5 juin 2007 (témoignages PEEP du et dans le 92))


Assouplir la carte scolaire va profiter aux plus favorisés (le 20 mai 2007)

L’assouplissement de la carte scolaire dès la rentrée prochaine, comme l’a annoncé le nouveau ministre de l’éducation Xavier Darcos, va renforcer les inégalités au profit des catégories diplômées. Le point de
vue de Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités.

Xavier Darcos, le nouveau ministre de l’éducation, l’a annoncé sur France Info le 20 mai : dès la rentrée prochaine, la carte scolaire devrait être assouplie. Elle pourrait selon lui être totalement supprimée en 2008.

« Lever le voile », « la fin de l’hypocrisie », « plus de tabou ». La plupart des commentateurs approuvent cette idée qui était défendue d’ailleurs par les deux principaux rivaux à l’élection présidentielle, Nicolas Sarkozy comme Ségolène Royal. Le type même de la fausse bonne idée qui va avoir des conséquences désastreuses pour les familles peu diplômées. Elle a le mérite de mettre sur la place publique les privilèges scolaires, mais elle illustre l’incapacité de la société française à réfléchir à une transformation de fond de l’école.

La carte scolaire serait une hypocrisie. Il y aurait, dit-on, 30 % de tricheurs. Ce chiffre suffirait pour légitimer l’ouverture des frontières scolaires, soi-disant au bénéfice de catégories populaires confinées dans des ghettos. Il est vrai que ceux qui contournent les obligations de la carte scolaire sont le plus souvent les ménages les plus diplômés, une sorte de "nouvelle bourgeoisie intellectuelle", qui a davantage voté à gauche qu’à droite le 6 mai. Le décalage entre les pratiques et les actes est parfois frappant, d’où l’hypocrisie.

Mais la réalité est plus nuancée quand on l’observe dans le détail. Sur ces 30 %, les 20 % sont des familles qui optent vers le privé et pour qui la suppression de la carte scolaire, par définition, ne change rien (1).
Il reste 10 % de dérogations, 8 % à Paris (2). En gros, la capacité à déroger à la règle augmente avec le niveau de diplôme : elle est inférieure à la moyenne chez les artisans, commerçants, agriculteurs et ouvriers, mais elle atteint 14,6 % chez les instituteurs et 18,6 % chez les professeurs. Eux-mêmes cherchent d’ailleurs parfois à quitter les établissements peu favorisés quand ils y enseignent.

Bref : parmi ceux qui contournent le plus souvent le découpage officiel on trouve ceux qui connaissent le mieux les rouages du système (3). Mais ce sont aussi ceux qui devraient le plus les respecter, à la fois car ils sont les principaux acteurs du système éducatif, mais aussi parce qu’une partie de leur fonction est d’enseigner le respect des règles. D’où un premier enseignement important : les « racailles » de banlieues - dont on plaint l’incivilité à l’école - ne sont pas les seules à enfreindre les règles collectives : ce sport est une pratique partagée par toutes les couches sociales, quand le besoin s’en fait sentir.

Ces passe-droits sont choquants. Est-ce suffisant pour abandonner la carte scolaire ? Raison médicale, frère, sœur ou parent inscrit dans l’établissement, proximité du domicile, les raisons de ces dérogations
peuvent être nombreuses. Rien ne dit que toutes sont injustifiées. Admettons que la moitié des dérogations – ce qui est déjà une forte proportion – le soit : on compterait au total 5 % de « tricheurs ». Lever l’hypocrisie consiste donc à généraliser une pratique très minoritaire. L’argumentaire de ceux qui veulent assouplir la carte scolaire revient à remplacer tous les stops par des « cédez le passage », au motif que l’arrêt complet est bien souvent oublié…

Mais surtout, les « abolitionnistes » ne mesurent pas les conséquences de leurs propositions. La carte scolaire est loin d’être la seule barrière entre les catégories populaires et les écoles des enfants de privilégiés, les premiers n’iront pas s’inscrire en masse dans les « beaux quartiers », la Courneuve ne débarquera jamais dans le 7e arrondissement de Paris. Ceux qui veulent la fin de la carte scolaire le savent, sa suppression ne débouchera pas sur une forte mobilité des élèves. Si c’était le cas, les établissements favorisés n’auraient jamais la capacité d’accueillir les enfants des zones défavorisées, et toute l’architecture du système tomberait.

Pour répondre à cet argument, Xavier Darcos - à la suite de Nicolas Sarkozy - a annoncé que la carte scolaire serait remplacée par des critères de mixité sociale dans les établissements. Mais alors, comment,
concrètement, établir ces critères ? Notons d’abord que pour évaluer la mixité, il ne suffit pas de connaître la composition sociale de l’établissement, mais il faut aussi celle de sa zone géographique de recrutement. Ce qui s’appelle... la carte scolaire. Et si l’on veut améliorer la mixité dans les faits, il ne suffit pas que quelques élèves de zones d’éducation prioritaire quittent leur quartier pour améliorer la
mixité des établissements favorisés. Il faut aussi que les jeunes des beaux quartiers aillent étudier dans des établissements moins réputés...

On suivra avec attention la mise en place de cette "nouvelle mixité sociale", mais personne n’est dupe en vérité. Compte tenu du poids politique des parents dont les enfants fréquentent les meilleurs établissements, on sait d’ores et déjà ce qui va se passer à partir de la rentrée prochaine. L’assouplissement va se transformer en un vaste jeu de choix de l’école, non pas pour les catégories populaires, mais pour les catégories situées juste en-dessous des plus favorisés, disons des 15 % de
parents relativement diplômés. Quelques établissements réputés vont se donner bonne conscience en accueillant une poignée de bons élèves venus des quartiers défavorisés. Les écoles les moins réputées vont se vider de ces éléments moteurs, renforçant encore la fracture sociale scolaire. On peut craindre le pire pour ces collèges déjà en situation difficile. Paradoxe ultime, grâce à un enrobage savant les plus pénalisées seront les couches sociales peu diplômées, qui ont porté Nicolas Sarkozy à la présidence de la République...

Cet épisode de la carte scolaire est très révélateur de l’état du débat public français en matière d’éducation. Il existe d’autres solutions que la suppression de la carte scolaire. Rien n’empêche de se donner les moyens de faire respecter « l’ordre » qui a le vent en poupe : mettre en place des contrôles, limiter le choix des options, redessiner les contours de la carte scolaire pour mieux dissocier les quartiers des établissements. Heureusement d’ailleurs, certaines académies font déjà ce travail sans le claironner sur tous les toits, dans la limite de leurs pouvoirs au niveau local.

Il faut aussi s’interroger sur les raisons de fond de la « triche ». La plupart des parents - ceux que l’on entend le moins - ont un profond respect du système. Une partie des parents ont de bonnes raisons de
chercher à éviter à leurs enfants l’ambiance de certains établissements (4) et mettent alors leurs convictions dans leur poche : il est simpliste de leur jeter la pierre. Il ne faut pas oublier que les couches les plus aisées, qui ont les moyens de se loger dans les quartiers favorisés, ont rarement besoin de mettre en oeuvre des stratégies de contournement pour envoyer leurs enfants dans de "bonnes écoles". Enfin, dans un contexte de surenchère par rapport à l’école, l’anxiété des enfants et des parents est
énorme par rapport à d’autres pays et elle se diffuse même là où les enjeux sont beaucoup plus faibles (5). Cette peur est alimentée sans vergogne par quelques démagogues de l’école pour faire des succès
éditoriaux. Elle donne des ailes aux vendeurs de cours privés, subventionnés par la collectivité par des réductions d’impôt qui coûtent à l’Etat sans doute autant que ce qu’il dépense dans les ZEP !

La seule façon de renverser la vapeur est de renforcer considérablement les moyens des établissements les plus défavorisés. La véritable hypocrisie, c’est celle des zones d’éducation prioritaires dont on estime
qu’elles sont un échec alors qu’elles n’ont jamais eu les moyens de faire la différence. Le milliard supplémentaire annoncé pour les ZEP par le nouveau chef de l’Etat est une bonne chose, mais il ne représente qu’un cinquième de ce qui sera accordé aux foyers les plus fortunés par la réduction des droits de succession... Au-delà, les difficultés scolaires n’existent pas que dans une minorité de territoires défavorisés. A l’inverse de la politique de concentration des moyens actuelle, il faut investir largement sur un ensemble plus grand encore d’établissements, par exemple en lieu et place de la politique de diminution d’impôts. Rien ne dit qu’on arriverait pas alors à réduire la triche à un niveau résiduel de
façon beaucoup plus efficace qu’avec la suppression de la carte scolaire.

Le débat actuel est aussi emblématique du faible intérêt pour une réforme en profondeur de l’école. Il s’agit d’utiliser la démagogie pour faire « populaire ». Le problème de l’école aujourd’hui, c’est qu’elle est pour une bonne part formatée sur le modèle des catégories favorisées : importance démesurée accordée aux humanités contre les techniques, orientation de plus en plus précoce, qui dirige les enfants (fils et
filles de catégories populaires) vers les filières qui leur sont prédestinées, évaluation trop fréquente et peu formatrice qui fragilise encore les plus fragiles, jusque l’introduction d’une « note de vie scolaire » pour stigmatiser encore plus les enfants en difficulté, inégalité considérable de moyens entre université et grandes écoles, etc.
Depuis plus de dix ans, les politiques éducatives vont à l’inverse de l’égalité des chances.

L’élite intellectuelle du pays va applaudir à la nouvelle politique scolaire, qui va profiter à ses enfants. Car en son sein, ceux qui songent à une réelle transformation restent ultra-minoritaires. Sur fond de
lamentation sur la baisse du niveau scolaire (plainte constante depuis un siècle), les catégories favorisées de droite comme de gauche défendent bec et ongles l’école d’avant-hier. Tout autre discours est analysé comme un affaiblissement de la qualité du savoir transmis, qui pénaliserait finalement les moins bien formés. Ce faisant, ces couches sociales tentent de maintenir ou renforcer des privilèges scolaires, comme a pu le faire la noblesse au XVIII siècle avec ses titres.

Bizarrement, on assiste à une sorte de convergence d’intérêt entre des conservateurs traditionnels de « l’élitisme républicain », défendant clairement un modèle, et un public beaucoup plus large qui craint – à
juste titre - la tentation libérale et des effets de l’économie de marché appliquée à l’école sans trop se rendre compte qu’il défend du coup une école inégalitaire. En attendant, l’immense majorité des parents que l’on n’entend pas, ne comprend pas le sens du débat public sur l’école, leur demande n’étant pas de changer d’école, mais d’avoir une meilleure qualité d’enseignement dans un système plus égalitaire.

Louis Maurin

Ce texte est une version révisée du texte paru le 16 septembre 2006.

(1) Pour en savoir plus : « Le choix de l’établissement au début des études secondaires », Note d’information n°1.42, août 2001. (2) « La sectorisation, l’affectation et l’évitement scolaire dans les classes de sixième à Paris en 2003 », Education et formations n°71, juin 2005. (3) Il faut aussi prendre en compte le fait que certains enseignants dérogent à la carte pour un aspect pratique : avoir ses enfants dans l’établissement où ils exercent. (4) Moins que la qualité des enseignements eux-mêmes. (5) Il faudrait d’ailleurs s’intéresser aux conséquences du surinvestissement scolaire et du poids qu’il fait peser sur les jeunes français en particulier. Tous, même dans les catégories favorisées, ont du mal parfois
à le supporter.

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